
Au tournant d’une nouvelle décennie, Francis Ford Coppola est en pleine transition dans sa manière de produire un film. Sa dernière production, Apocalypse Now, fut et reste encore aujourd’hui un des exemples les plus connus de production chaotique de l’histoire d’Hollywood. Entre les conditions climatiques, les ingérences politiques du pays de tournage, les maladies et la crise cardiaque, Coppola se dit qu’il y a bien un moyen de produire autrement, de réaliser un film en ayant un contrôle sur chaque élément de la scène. Et pour réaliser son prochain film, Coup de Cœur, le cinéaste va revenir en arrière de 50ans.
Avec le succès d’Apocalypse Now, le cinéaste conclut les années 70’s comme le cinéaste de la décennie, avec des succès critiques si hauts le plaçant déjà parmi les plus grands. C’est dans cette effervescence que le cinéaste décide de réaliser son plus grand désir, celui de bâtir son propre studio afin de pouvoir faire ses films à sa manière. Pour cela, il rachète un immense studio Hollywood et fonde Zoetrope Studios, un endroit de création libre de toute restriction.
« J’ai l’impression que mon travail et celui de certaines personnes que je connais s’orientent de plus en plus vers un domaine où l’on peut vraiment contrôler les éléments du drame. Plutôt que de rester assis au coin d’une rue pendant cinq heures en attendant que la lumière soit bonne ou de changer tous les parcmètres parce qu’ils ne sont pas de la bonne époque, je veux travailler dans un nouveau type de cinéma, plus théâtral, et être capable de contrôler les éléments du film, tant au niveau de l’image que du son, et pour ce faire, vous avez besoin d’un théâtre, d’une usine, d’une scène, d’une usine à rêves. »[1]

Avec ce nouvel endroit viennent de nouvelles règles ou plutôt, le retour d’ancienne règle. Pour ce nouveau studio, Coppola reprend l’ancien fonctionnement d’embauche d’acteur sous contrat avec le studio, où les acteurs et actrices signent un contrat de durée avec un studio pouvant les engager pour n’importe quel prochain film. Ce système permet au cinéaste de se rapprocher de son thème le plus cher, la famille, de travailler avec ou telle une famille. En quelques semaines, le studio Zoetrope devient l’endroit le plus prisé d’Hollywood, où le cinéaste amène d’anciens réalisateurs, acteurs ou actrices regarder et participer à la production de Coup de Cœur. Gene Kelly, Jean-Luc Godard, Michael Powell, Steven Spielberg, les visages les plus connus du cinéma se mêlent au studio chaque vendredi soir de tournage.
Mais avec tous ses décors, ses avancées techniques et technologiques effectuées grâce à la volonté de Coppola de pousser le cinéma dans ses retranchements, Zoetrope Studios se retrouve rapidement dans des difficultés financières, Coup de Cœur doit réussir pour que l’aventure continue.
Racontant l’histoire de la séparation de Frannie (Teri Garr) et Hank (Frederic Forrest), en couple depuis cinq ans, Coup de Cœur nous immerge dans un monde de néon et de casino, où les éclats de lumières de couleurs vivent traversent les fenêtres pour se loger sur les visages de nos acteurs. Le cinéaste reproduit tous les décors dans ses studios afin de créer son monde parfait, de pouvoir imaginer de larges séquences à travers sa ville où les personnages se croisent et s’éloigne. Le film semble à plus d’une occasion être un rêve ambulant, le réalisme et la brutalité des personnages des années 70 se mélangent à l’onirisme et à l’imaginaire.

C’est d’ailleurs ce mélange parfois étrange qui joue contre Coppola, Coup de Cœur n’arrive jamais à capturer le poids émotionnel de cette traversée du désert et des doutes de son couple. Ce Vegas enchanté semble enivrant et souffrant, où la perfection des façades s’efface lorsque l’on rentre à l’intérieur d’une boutique ou un restaurant et que l’on explore ses personnages. La même chose pourrait être dite pour le film en lui-même, malgré des visuels à couper le souffle, redoublant constamment d’imagination et de créativité, Coup de Cœur peine à raconter une histoire d’amour des plus banals. Frannie et Hank, ainsi que leur amant respectif, Ray (Raúl Juliá) et Leila (Nastassja Kinski) ne portent pas assez d’éléments intéressants tous ensemble pour un scénario émotionnellement pertinent. Mais malgré cela, le film arrive à nous enivrer par ses décors, ses lumières, ses surimpressions ou encore sa séquence de Musical gigantesque.
Au regard de la décennie précédente de Coppola, Coup de Cœur est un virage à 90° sur le plan visuel, un détachement complet du réalisme et naturalisme qui a défini ses œuvres comme Le Parrain ou Conversation Secrète. Pourtant, cette discontinuité entre le réalisme des personnages et la fantaisie de l’univers de cartons et de maquettes de Coppola est aussi ce qui rend son film si intrigant malgré les défauts que cela apporte. Les croyances de nos personnages sont basées sur de fausses promesses, Ray et Leila séduisent le couple par leur promesse d’une vie meilleure, plus excitante, mais qui n’est que surface une fois que chacun rencontre leur amant plus d’une heure. Cette confrontation entre deux styles de cinéma est ce qui donne à l’œuvre de Coppola son aspect presque intemporel, bloquée dans une phase temporelle étrange, tel un parc d’attractions Disneyland. Dire que Coup de Cœur ne s’insère dans aucun carcan visuel du Hollywood de 1982 serait un euphémisme, encore aujourd’hui.
Malheureusement, le scénario du sauvetage d’Apocalypse Now ne se reproduit pas, Coup de Cœur est un échec colossal. Pour un budget de 28M$, le film en rapporte seulement 800 000$, obligeant Coppola à fermer les portes de son studio et retourner travailler auprès des studios afin de rembourser les dettes contractées pour la production de son film. Le cinéaste passera le restant de ses années 80 à se libérer de ses dettes en enchainant film sur film.
Si la production de Coup de Cœur et les ambitions de Coppola nous apprennent une chose sur lui, c’est qu’il ne recule devant rien pour essayer de réaliser ses rêves, d’aller au bout de ce qui est possible de faire avec tous les moyens à sa disposition. Megalopolis et Coup de Cœur ne sont pas si différent, ils reflètent le désir furieux du cinéaste de bâtir, de proposer une nouvelle manière de faire du cinéma, de montrer autre chose au public. Alors que tous les signaux semblent indiquer que Megalopolis suivra le même sort que son copain de 1982, on peut indubitablement estimer Coppola comme un des cinéastes les plus intrépides jamais existé.
[1] One From the Hear Documentary
MENNE Jeff, Francis Ford Coppola, University of Illinois Press, 2014.




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