
Si l’on s’intéresse ne serait-ce que de loin au cinéma de Coppola, il était impossible de passer à côté du développement de Megalopolis. Un projet depuis si longtemps dans les cartons que l’on ne crut jamais le voir arrivé sur nos écrans. Et cela malgré l’acharnement de son cinéaste pour le faire produire, financer, et distribuer. Mais soyons honnête, qui de mieux que Francis Ford Coppola pour représenter un des plus grands paris de l’histoire du cinéma avec ses 120 Millions de dollars investit ? Un homme qui toute sa vie s’est battu contre un système de studio de production incompatible avec son désir vital de liberté créative sur ses projets. Celui qui a plus d’une reprise a investi tout ce qu’il avait (aussi bien physiquement que financièrement) dans un seul film, parfois pour une large victoire avec Apocalypse Now, mais aussi pour une dévastatrice défaite avec Coup de Cœur.
Si on s’en tient aux indicateurs box-office actuel, Megalopolis semble prendre le chemin de la deuxième option. Et il faut dire qu’essayer de vendre la dernière folie de Coppola à un spectateur lambda est assez difficile. Pourtant, son œuvre futuriste et utopique représente tout ce qui fait le cinéaste et sa filmographie. L’idée de construire un monde meilleur (Megalopolis) au milieu d’un monde courant progressivement à sa perte dirigé par une élite perdue dans sa course au profit, dans l’oisiveté et la luxure. Au cœur de cette élite à la richesse incalculable se trouve la famille Cicero, avec à la tête le maire Franklyn Cicero (Giancarlo Esposito). Le parallèle entre Cesar (Adam Driver) et Francis Coppola n’est pas difficile à voir, on pourrait même dire qu’il est volontairement apparent en faisant de Cesar le personnage principal et l’opposant majeur à ce système désuet. Par ses inventions, ses créations, Cesar, cherche à créer un monde meilleur par l’art. Mais ses imaginations et ses matériaux s’opposent à une vision réfractaire, ancienne, mais fonctionnelle, comme le rétorque Nush Berman (Dustin Hoffman) : « Du Béton Du béton Du Béton ! ».

De la création et de l’imagination, le cinéaste semble ne pas en manquer lorsqu’il est question de la mise en scène pour son Megalopolis. En alternant sans transition entre des plans classiques puis largement expérimentaux, Coppola provoque volontairement, nous pousse à essayer de voir son film d’une manière différente des autres films. En isolant la conversation par un cercle, des écrans scindés ou encore des scènes à multiples surimpressions, l’aspect visuel est indéniablement l’élément le plus intrigant et intéressant du film.
Car il faut avouer que le reste ne semble jamais nous passionner assez pour avoir complètement notre attention, malgré des décors riches et souvent variés, Megalopolis peine à avoir des rôles marquants et des dialogues assez bien rythmés. Cette conséquence vient également de l’approche de Coppola pour ses dialogues, d’une scène à l’autre, les interprétations passent d’un jeu contemporain à un style plus théâtral (d’où la reprise du soliloque To or not To Be par Cesar). Si ce mélange peut provoquer des interactions inattendues entre personnages, cela provoque la plupart du temps une inégalité dans le jeu des acteurs. Même si Adam Driver et Nathalie Emmanuel (jouant Julia Cicero) s’en sortent bien, c’est au prix de quelques casses. La question se pose moins pour des personnages plus excentriques comme Claudio (Shia Labeouf), incarné par un acteur nous ayant déjà habitués à des interprétations jusqu’au-boutistes.
Visuellement comme narrativement, Megalopolis est dense, au point pour les préoccupations personnelles de Cesar, son désir de construire Megalopolis, et les complots au sein de la famille Cisero se mélangent progressivement pour ne former qu’un amas de nœuds narratifs. Pourtant, il y a un certain charme dans la décrépitude de New Rome lorsque Cesar et Fundi (Laurence Fishburne) traversent la ville en voiture sous la pluie en s’enfonçant dans d’épais nuages de fumée. Le cinématographe Mihai Malaimare Jr. capture avec un certain pessimisme une ville laissée à l’abandon dans ses quartiers pauvres, jonchés de statues incarnant l’ancienne gloire, intégrité de la ville.*

Mais une chose reste sûre après Megalopolis, Coppola croit encore en l’Amérique, mais plus encore dans le cinéma et le pouvoir de l’art, sous toutes ses formes, pour changer le monde. Une vision utopique, naïve, on pourrait même dire, mais qui constitue tout le cinéma et la vie de Coppola.
Quoi qu’on en pense, il est indéniable que Megalopolis regorge de choses, parfois trop, souvent exprimées de manière maladroite voir contestable, mais on ne peut pas enlever au film d’être le plus Coppola des Coppola en piochant dans tout ce qui fait sa carrière en tant que cinéaste (Tucker : l’homme et son rêve) ou producteur (Koyaanisqatsi). De représenter la liberté de proposer quelque chose libre de tout carcan narratif, visuel ou d’interprétation.
Peu importe la note qu’on peut donner au film, il y a sûrement des arguments pour l’appuyer. Mais dans l’océan de films faits à la chaîne et fabriqués avec un moule dont on connaît chaque recoin, Megalopolis a le mérite d’essayer de montrer quelque chose d’autre, de différent, d’étrange. De nous provoquer et nous faire réagir, deux éléments si fondamentaux au cinéma et que nous avons pourtant bien oubliés.




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