Mémoire et Cinéma

En 2004, Clint Eastwood était décidé à adapter le roman best-seller de James Bradley et Ron Powers Mémoires de nos Pères sorti quatre ans plus tôt, racontant l’histoire de trois des six soldats ayant soulevé le drapeau sur la fameuse photo de Joe Rosenthal le 23 février 1945 à Iwo Jima. Lors de la cérémonie des Oscars, il se rapproche de Steven Spielberg, qui détenait les droits, afin qu’il lui vende. Le cinéaste refuse de vendre les droits à Eastwood mais lui propose une collaboration, avec Spielberg en tant que producteur et Eastwood à la réalisation. De ce marché résulteront deux films dans la seule année de 2006, Mémoires de nos Pères et Lettres d’Iwo Jima. À la base prévue pour un seul film, Eastwood décide de dédier un deuxième film entièrement à la perceptive Japonaise sur la bataille dans le Pacifique après sa découverte du livre Picture Letters from the Commander In Chief sorti en 2002, relatant des lettres du général Tadamichi Kuribayashi. Ce simple aspect donne déjà aux œuvres un statut unique dans le cinéma. C’est la première fois qu’un cinéaste couvre sur plusieurs films le même conflit dans les deux camps respectifs. Enfin, pour Iwo Jima, Eastwood décide un réalisme supérieur à son œuvre en engageant un casting composé uniquement d’acteur japonais, pour des dialogues effectués uniquement en japonais. Clint Eastwood raconte dans le making of de Lettres d’Iwo Jima :
« C’était fascinant. Je me demandai qui était le stratège de l’autre côté, quelle était leur mentalité, ce qu’ils avaient ressenti. Les américains avaient été envoyés dans le Pacifique en sachant qu’ils reviendraient […] les Japonais, on leur a dit qu’ils ne rentreraient pas. C’est une mentalité différente. Et donc ça a fait un autre film c’était une autre histoire que je ne voulais pas inclure dans Mémoires, donc j’ai décidé d’en faire un autre film. »[1]

Les deux films servent une pièce commune une fois mise ensemble, un récit d’héroïsme, de sacrifice et de dureté pour les deux camps. C’est la raison pour laquelle les deux films sont distribués à deux mois d’écarts avec Mémoires de nos Pères en octobre et Lettres d’Iwo Jima en décembre. Pour ce dernier film, Eastwood se concentre entre autres sur deux personnages, le Général de l’armée impériale japonaise Tadamichi Kuribayashi (Ken Watanebe) et le boulanger enrôlé dans la guerre Saigo (Kazunari Ninomiya). Le focus sur le Général permet d’observer la manière dont l’île se prépara à l’arrivée des Américains avec diverses stratégies de défense. Avec des cavernes souterraines, des canons cachés dans la montagne. Ce qui permit à l’armée japonaise de tenir 36 jours de combats, au lieu des 3 ou 4 jours prévu par l’armée américaine[2].
Ce qui rend l’œuvre de Eastwood aussi spéciale est aussi sa narration. Pour un film de guerre, Iwo Jima prend un temps assez conséquent avant de montrer le moindre combat ou même la moindre action. À la place, le cinéaste se concentre sur les relations entre les soldats et entre les officiers, comment chacun tente de s’adapter à une île peu accueillante, chaude et à l’eau souvent contaminée. Saigo discute avec ses autres compagnons d’infanterie à propos des tâches ingrates qu’ils ont à faire, de la futilité de ce combat dont ils savent perdu d’avance. Le processus est le même pour Kuribayashi et ses sous-officiers, essayant de protéger une île malgré le manque cruel de ressources et de support de l’armée japonaise manquant d’avions, de bateaux et une infanterie relocalisée dans la métropole. De la même manière que Spielberg pour Band of Brothers, Eastwood créer un lien entre le spectateur et les soldats japonais. La notion de camps alliés et ennemis devient donc floue, les soldats japonais vivent les mêmes défis que les Américains, bien qu’endoctrinés par une culture du sacrifice pour l’Empereur. L’attention est avant tout portée sur les difficultés mentales face à la guerre, plutôt que la guerre en elle-même. Dans les multiples lettres écrites par les soldats à leur famille, la futilité de la guerre et la relation se créant entre les soldats reviennent constamment. Lorsque le Lieutenant-Colonel Takeichi Nishi (Tsuyoshi Ihara) lit une lettre d’un soldat américain capturé, tous les soldats japonais se reconnaissent dans les phrases qui sont exprimées, dans le désir de revenir à la maison auprès des siens et d’en finir avec cette guerre.

Visuellement, Lettres d’Iwo Jima reprend les tons de couleurs utilisées dans Il Faut Sauver le Soldat Ryan en adoptant une esthétique âpre, désaturée au point de pencher vers le noir et blanc, à l’exception des explosions, dont le rouge des flammes contraste avant encore plus de violence. Avec l’aide du cinématographe Tom Stern, Eastwood tient à « transmettre un sens « non confortable » de la guerre »[3], à écarter toutes sortes de beauté ou de glorification de la guerre et ses combats.
Le résultat final donne un film rempli de tristesse, de douleur et d’injustice pour des personnages dont on connait d’avance la fin tragique, une longue préparation pour une mort certaine. À sa sortie, les deux films de Eastwood ne rencontrent pas le succès commercial espéré, combiné, Mémoires de nos Pères et Lettres d’Iwo Jima font moins de recettes que Space Cowboys d’Eastwood sorti en 2000. L’échec commercial d’Iwo Jima aux États-Unis (avec seulement 14 M$ de recettes) s’explique facilement par ses dialogues entièrement japonais et une représentation violente de l’armée américaine.[4] Cependant, Iwo Jima rencontre un succès commercial impressionnant au Japon, où le film récolte la majorité de ses recettes internationales de 55 M$ contre un budget de 20 M$, les critiques sont également élogieuses, la presse soulevant l’humanisme du réalisateur et la dignité avec laquelle il filme ces soldats. Le film est nominé aux Oscars dans la catégorie Meilleur Film, Meilleur Réalisateur et Meilleur Scénario et gagne le Golden Globe du Meilleur Film en langue étrangère.
[1]Clint Eastwood interview in Red Sun, Black Sand: The Making of Letters from Iwo Jima, bonus documentary material on Letters from Iwo Jima DVD.
[2] https://www.history.com/topics/world-war-ii/battle-of-iwo-jima
[3] STERRITT David, The Cinema of Clint Eastwood : Chronicles of America, Wallflower Press, 2014, p. 198.
[4] STERRITT David, The Cinema of Clint Eastwood : Chronicles of America, Wallflower Press, 2014, p. 198.




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