
Difficile de se faire une place parmi les grands films de l’année 1984 avec Indiana Jones et le Temple Maudit, SOS Fantômes ou encore Le Flic de Beverly Hills. Il est d’autant plus ardu de se faire une place parmi les succès critiques et commerciaux de l’année lorsque l’on parle d’un film historique de trois heures centré sur la relation obsessive et destructrice de Antonio Salieri pour Mozart. Pourtant, Amadeus réussit à franchir tous ces obstacles pour s’imposer comme un succès au box-office, doublé de huit récompenses aux Oscars, dont le meilleur film et meilleur réalisateur pour Miloš Forman. Afin de fêter les 40 ans de la sortie du chef-d’œuvre du cinéaste, revenons sur ce qui fait du film une œuvre aussi marquante, épique et intemporelle.
Au cœur du récit d’Amadeus se trouve une rivalité entre Antonio Salieri (F. Murray Abraham), compositeur à succès et au service de l’empereur Joseph II, et Mozart (Tom Hulce), dont la précocité et la virtuosité attirent toutes les cours. Le scénario de Peter Shaffer réimagine brillamment les personnages historiques pour créer un récit profondément psychologique. Alors que Mozart est présenté comme l’incarnation du génie sans effort, Salieri est le personnage le plus complexe. Persuadé d’avoir conclu un pacte avec Dieu afin de devenir le plus grand compositeur, il est rongé par la jalousie de voir son talent et sa notoriété misent au second plan par le jeune Mozart. La reconnaissance de Salieri de la brillance de Mozart ne fait qu’amplifier son amertume face à sa propre médiocrité. Lui qui a dédié sa vie à la musique, il refuse de voir sa gloire arrachée si aisément par un jeune prodige. L’écriture de Shaffer est une étude des contradictions : la grossièreté et l’immaturité de Mozart contrastent avec son talent divin, tandis que la vénération de Salieri pour l’art de la composition se heurte à sa réputation et sa haine pour le jeune homme. Forman oppose également le faste de la vie de cour à la personnalité chaotique, vulgaire – lourdement porté sur l’alcool et la fête – de Mozart, qui ne peut s’empêcher de ridiculiser les obsessions mondaines de la cour :
« Allons, soyez honnête ! Qui n’écouterait un coiffeur plutôt qu’Hercule, Horace ou Orphée, Des gens si élevés qu’on dirait qu’ils chient du marbre »
Tout le récit est orchestré comme une histoire que Salieri raconte à un jeune religieux en visite dans l’hôpital psychiatrique. Sa narration – présentée comme une confession de ses crimes contre Mozart – confère au film un poids shakespearien, transformant l’intrigue en une parabole morale tragique sur les dangers de l’envie, de l’orgueil et de l’ambition.

La mise en scène de Miloš Forman donne vie au scénario de Shaffer avec un élégant mélange de théâtralité et d’intimité. Le film est grandiose dans sa représentation de la Vienne du XVIIIe siècle, avec des décors somptueux, toujours florissant de détails et d’objets, et des costumes exquis qui capturent l’opulence de l’époque. Le cinéaste associe ces éléments lors de scènes de réceptions et de fêtes où il utilise de larges objectifs pour matérialiser la grandeur de ces accueils et la débauche de ces fêtes. Le tout dans un éclairage parfaitement maîtrisé semblable aux cadrages picturaux de Stanley Kubrick dans Barry Lyndon. Mais bien que le film ait une portée épique, ses moments les plus puissants proviennent de scènes plus calmes, de contemplation et de tension. Les réactions muettes de Salieri à l’œuvre de Mozart, lorsqu’il feuillète ses compositions amenées secrètement par Constanze, ne laissent place qu’à la musique. Elles traduisent une admiration presque fanatique et un conflit interne que les mots ne pourraient jamais exprimer. Éléments pilier de l’œuvre, les compositions de Mozart sont utilisées pour élever les scènes décisives mais aussi pour en faire devenir un personnage. Lorsque Mozart écrit sans relâche son requiem, la musique prend le dessus sur tous ses autres sens, il n’entend plus Constanze, ni l’homme frappant à la porte de son appartement, seulement sa composition qui semble prendre le contrôle de son esprit. Son don est aussi ce qui sera la cause de ses maux. Pris dans un cercle infernal d’alcool et de création incessante, Mozart abandonne ou se met de côté progressivement tout son entourage, le laissant à la merci de tous ses tourments, et de Salieri. Ray Morton ajoute :
« Le film est un joyeux hommage à Mozart et a suscité un tel intérêt pour sa musique que la bande originale du film a atteint la première place du palmarès Billboard, la première et unique fois qu’un album de musique classique a réussi cet exploit »
Le casting d’Amadeus est lui aussi à la hauteur de la nuance de son récit. L’interprétation de Salieri par F. Murray Abraham, qui lui vaudra l’Oscar du meilleur acteur, qui transmet avec brio les tourments intérieurs du personnage tout en conservant une façade de dignité. Son évolution de serviteur dévoué de Dieu à antagoniste et complotiste est rendue avec une telle profondeur que l’on ne peut s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour lui, en dépit de ses actes malveillants. Tom Hulce, également nominé dans la catégorie du meilleur acteur aux Oscars, joue un Mozart à l’énergie si contagieuse et au rire si déroutant, que l’on ne peut penser que le génie puisse prendre une forme si immature et grossière. Pourtant, Hulce parvient à montrer la vulnérabilité et la passion qui se cachent sous la surface et nous rappeler que le génie peut prendre des formes inattendues.
40 ans après sa sortie, Amadeus demeure toujours aussi envoutant. Après avoir été un succès commercial dans les salles de cinéma, le film connaitra un triomphe durant plus de vingt ans en VHS puis en DVD dans sa version Director’s Cut de 180 minutes. À l’occasion de ce nouvel anniversaire, l’œuvre bénéficie d’une nouvelle édition 4K retravaillée. De quoi nous redonner envie de plonger dans le film de Forman et la vie triomphale et tragique de Mozart.
[1] Miloš Forman, Amadeus, Orion Pictures, 1984, 94e minutes.
[2] MORTON Ray, Amadeus : Film on Music Series, Limelight Editions, 2011, p. 4.




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